Réfléchir à travers les cicatrices, les tissus et les tatouages
Frederic Vandenberghe
David, chers amis, chers collègues, bonjour, c’est Rio. Je crains de ne pas pouvoir être parmi vous à Malte pour cette conférence sur le corps et l’œuvre de David Lempenton. Merci à Ray d’avoir organisé cette intervention, et merci également aux amis qui sont ici, car en réalité, je ne suis pas capable de m’adresser simplement à une caméra : j’ai besoin d’un petit public. Merci donc d’être là.
Merci également à Jean-François Véran, mon ami et collègue de Rio, qui nous parlera à la fin de ses expériences avec les cicatrices, les réfugiés et Médecins Sans Frontières. David, merci de m’envoyer toujours tous tes livres. Je les lis et les reçois avec grand plaisir.
Paul Valéry a dit cette phrase célèbre : « Il n’y a rien de plus profond chez l’être humain que sa peau. » Il n’y a rien de plus profond que la peau. Découvrir le dernier livre de David Lempenton, Cicatrices, l’existence dans la peau, c’est précisément plonger dans cet abîme de profondeur superficielle.
C’est un livre terrible, à la fois beau et émouvant, mais aussi difficile et parfois douloureux à lire. C’est un ouvrage troublant qui nous confronte à la vulnérabilité à vif de la chair humaine et à l’étonnante résilience de l’esprit humain. Regardez la couverture du livre.
Elle montre un gros plan de la texture de la peau humaine, centré sur le nombril, cette cicatrice primitive, trace originelle de notre séparation d’avec la mère, cette marque universelle qui marque notre entrée dans le monde. Dans la première page, David raconte l’histoire d’une jeune adolescente qui a tenté de se couper le nombril avec une lame de rasoir pour rompre tout lien avec sa mère. Voici le résumé de mon intervention que j’ai envoyé aux organisateurs de la conférence avant même d’avoir lu le livre.
Pour David Lempenton, le corps est une texture dans laquelle la société inscrit sa marque et laisse ses traces. Parfois, cette texture est brisée par les aléas de la vie. À d’autres moments, le corps est intentionnellement attaqué par un sujet en quête de sens.
Dans ses premiers travaux sur les prisons, David Lempenton a montré que les détenus se coupent et se mutilent non pas pour ressentir davantage de douleur, mais pour en ressentir moins. Dans mon intervention, je souhaite proposer une lecture symptomatique de son livre, Cicatrice, et le replacer dans le contexte de l’ensemble de son œuvre. Mon hypothèse est que Lempenton inscrit sa propre identité sur la peau des autres et que ses incisions peuvent être lues comme autant de tatouages de l’existence.
L’hypothèse n’est pas confirmée. Il s’agit bel et bien d’un livre de David Lempenton. Il porte sa signature.
Comme tous ses autres livres, celui-ci traite également du corps. Le corps en tant que continent, le corps et tous ses états comme le livre ouvert de l’humanité. On y reconnaît ses thèmes, son style, sa méthode, mais ce n’est pas un livre sur lui.
Il s’agit d’une recherche sensible sur les cicatrices des autres et sur la manière dont ils leur donnent un sens, ainsi qu’à leur propre vie. Ce livre traite de l’altérité. C’est un exercice d’empathie et d’altérité.
Contrairement à ce à quoi je m’attendais, les tatouages n’y occupent pas non plus une place prépondérante. Les tatouages ou, comme il les appelle, les « bijoux sur la peau », ne sont pas le résultat de chocs violents avec la réalité qui laissent des traces sur le corps, telle une archéologie de la douleur. Ma présentation se divise en deux parties.
La première partie s’intitule « Incisions » et replace cet ouvrage dans son œuvre. La seconde partie présentera ensuite David comme un penseur indiscipliné, ou plutôt interdisciplinaire. Cicatrices se compose de 11 chapitres autonomes qui ne nécessitent pas strictement une lecture linéaire.
Au sein de ces chapitres, on trouve des mini-essais, comme celui sur la masculinité et les machines de guerre qui mutilent le corps et démembrent les soldats, ou encore celui sur les rites de passage au son du chant des sirènes. Dans chacun de ces chapitres, la cicatrice apparaît comme le résultat d’un événement, d’un accident, d’une intervention chirurgicale, d’un rite de passage, d’un acte de violence, d’une incision délibérée qui laisse une marque sur la peau et dans la vie d’une personne. Partant de l’acte, qu’il avait déjà analysé dans son ouvrage sur les signatures du soi, le livre s’intéresse ensuite aux vestiges, aux cicatrices.
Chacun des chapitres est une biographie sensible qui s’attarde sur la cicatrice. Chaque corps est une archive documentaire qui montre comment un sujet doit signifier ou resignifier les cicatrices pour vivre et continuer à vivre avec elles. Les chapitres eux-mêmes sont des incisions dans la condition humaine, des opérations minutieuses sur le corps qui cherche à recouvrir et à guérir les blessures.
Depuis longtemps, Le Breton réfléchit à la peau et à ses cicatrices. Jean Duvignon, le directeur de sa thèse de doctorat, a publié un ouvrage sur la poésie de Georges Pérec, intitulé Pérec ou la cicatrice. Le dernier ouvrage de David suit le même mode de production que certains de ses autres livres.
Anthropologie du corps et modernité est un recueil de textes sans cesse remaniés, mis à jour et réédités. The Face, a cultural history vient d’être publié en anglais chez Polity Press. Alors qu’il ajoutait de nouvelles sections à l’édition française, notamment sur le masque et la COVID, la reconnaissance faciale algorithmique et les greffes de visage, il a dû, dans la traduction anglaise, ajouter des sections sur l’intersectionnalité tout en réduisant le volume du manuscrit, ce qui constitue en effet une sorte d’amputation.
Il a travaillé pendant 15 ans sur Saveur du monde, traduit en anglais sous le titre Sensing the World, en rassemblant des éléments issus de la littérature savante, de romans et de films. Cicatrice s’appuie également sur des travaux de pointe en psychologie et en psychanalyse, en phénoménologie, en sociologie et en anthropologie, mais aussi sur des témoignages tirés de romans, de films et d’entretiens qu’il a menés à Strasbourg auprès d’adolescents qui s’automutilaient, en se coupant avec des lames de rasoir, en se tailladant comme du verre brisé, ou en se brûlant avec des bougies ou des cigarettes. Les thèmes des blessures et des cicatrices sont récurrents dans l’œuvre de David.
Elles reviennent comme une sorte de traumatisme qu’il faut mettre en mots et raconter pour le surmonter. Dans La poète à trace, la peau et la trace, non traduites, il s’est penché sur l’automutilation chez les jeunes et les détenus. Cet ouvrage sur les blessures identitaires s’inscrit dans une série plus large consacrée aux comportements à risque chez les jeunes, thème central du laboratoire de recherche de Strasbourg qu’il a dirigé jusqu’à son retour en 1922.
Dans cet ouvrage, il s’était concentré sur l’acte. Ici, dans ce nouveau livre, il généralise cette approche dans une étude clinique de toutes les blessures et cicatrices que l’on peut éventuellement trouver sur le corps, sur le ventre, les parties génitales, et même, bien que ce soit plus rare, sur le visage. Dans son ouvrage sur les visages, il y avait déjà des passages sur la défiguration et la perte de foi, de visage.
Dans Adieu au corps, il y avait également un chapitre sur l’art corporel. Ici, celui-ci est analysé à la manière quasi-adornienne comme une négativité critique. Toutefois, sans l’indignation qui caractérise sa critique précoce du transhumanisme.
Dans d’autres ouvrages, il s’est penché sur les tatouages, les piercings et les marquages au fer rouge. Dans son ouvrage sur la douleur et la souffrance, Expériences de la douleur entre destruction et renaissance, on retrouve le même arc narratif, de la destruction à la renaissance en passant par le récit. Personnellement, dans mon expérience de lecture, ce sont quatre chapitres qui m’ont le plus marqué.
Le chapitre cinq sur l’art corporel, le chapitre six sur la jeunesse et l’automutilation, le chapitre huit sur les blessures des réfugiés, et le chapitre neuf sur les visages marqués de cicatrices. Ces chapitres sont insupportables, mais aussi très humains et empreints d’humanité. Ils transpercent et vont au plus profond, ils sont troublants, mais aussi apaisants.
Sous le scalpel de Le Breton, la pensée sensible est reconstructive. La chirurgie, la pensée, c’est la guérison. « Penser pour penser », avec un A, pour reprendre une expression de Bernard Stiegler.
J’en viens maintenant à la deuxième partie, l’anthropologie de l’existence. David Le Breton aime la randonnée, la marche et les flâneries. Méfiant face aux contraintes disciplinaires, il suit sa propre voie.
Il est autant un sociologue qui observe les interactions qu’un anthropologue qui parcourt le monde, voire un moraliste qui condamne les excès de la modernité. C’est un écrivain, mais aussi un peu un chaman, qui ritualise l’existence pour aborder les questions difficiles de la vie et de la mort. Dans la suite de mon exposé, j’aborderai son ouvrage sur les cicatrices sous cinq angles complémentaires : l’anthropologie philosophique, la psychanalyse, l’anthropologie culturelle, la sociologie de l’interaction et la suicidologie critique.
Au fond, il s’agit d’un essai sur l’anthropologie philosophique teinté d’existentialisme. C’est une enquête existentialiste sur l’anthropos, dont la question centrale porte sur la condition humaine. Que signifie être humain ? Qu’est-ce que cela fait ? Pour répondre à cette question existentielle, David réfléchit à la limite et se concentre sur les situations liminales.
À l’instar de Karl Jaspers, il analyse de manière phénoménologique les situations limites que sont la maladie, la souffrance et la mort, dans une quête de sens. Comment un individu peut-il accepter une situation où son existence est en jeu en s’adaptant intérieurement à une situation qu’il ne peut changer sans se changer lui-même ? Il s’agit là d’une quête humaniste et existentielle de sens. Rappelez-vous la célèbre phrase de Terence : « Homo sum, humano nihil hame, alienum putum. »
Je suis humain. Rien de ce qui est humain ne m’est étranger. Rien de ce qui est humain n’est étranger à David non plus.
Ce qui peut paraître étrange, bizarre ou douloureux dans ces pages – l’automutilation, la défiguration, la blessure qui ne se referme pas – s’avère n’être ni plus ni moins que la condition humaine elle-même vue de près. C’est là, je pense, l’humanisme discret propre à David, qui imprègne chacun de ses livres. Un refus de laisser toute expérience humaine, aussi sombre soit-elle, être exclue de la catégorie de l’humain.
Un accident, une maladie, un viol, une guerre, une punition, une automutilation s’inscrivent sur la chair et révèlent la condition humaine à la limite où l’existence est en jeu et où le sens est désespérément nécessaire et recherché. Paul Auster le dit plus simplement : chaque cicatrice est la trace d’une blessure cicatrisée. La situation est sombre, mais le message n’est pas désespéré.
Deuxièmement, la psychanalyse. Partant de l’anthropologie philosophique, David s’oriente ici plus ouvertement que nulle part ailleurs dans son œuvre vers une sorte d’anthropoanalyse en complément de la psychanalyse. Il emprunte à Didier Anjou la notion de « moi-peau », l’idée que la peau est avant tout une enveloppe, une membrane entre l’intérieur et l’extérieur, entre soi et les autres.
Le corps, et la peau en particulier, constituent une texture, un texte, voire un palimpseste qu’il faut déchiffrer pour en extraire le sens et comprendre les actes et les personnes qui s’y cachent. Le corps n’est pas seulement une question d’anatomie, d’os et de peau. « Le corps est toujours imaginaire », écrit David.
Le corps est toujours imaginaire. La cicatrice sur la peau est avant tout un signe, une signature et une signification qu’il faut interpréter comme un rêve ou comme un cauchemar, comme l’expression singulière d’une personne unique. On peut toucher une cicatrice, l’érotiser, et même se « renarcissiser » autour d’elle.
« Renarciser » est un verbe que je ne connaissais pas, je l’ai découvert dans le livre. David ne cite pas Lacan, mais la triade lacanienne du réel, de l’imaginaire et du symbolique me semble discrètement à l’œuvre dans ces pages. La blessure elle-même appartient au registre du réel, ce choc dans la chair qui précède toute signification.
La défiguration de la peau appartient à l’imaginaire, la deuxième catégorie. Elle représente la fissure dans le miroir du moi, cette image de soi avec laquelle il y a une rupture qui ne guérira pas, qui ne forme ni un tout ni une totalité. Et à travers la narration – et j’en arrive là au symbolique –, la cicatrice s’inscrit dans une biographie qui peut être lue comme une expression culturelle et une inscription sociale sur le corps.
Le tatouage sur le visage, recodé – oh pardon, le, excusez-moi, le tatouage superposé à la cicatrice d’une plaie qui suppurait – prend le pas sur le traumatisme. Les marques d’un duel sur le visage de Max Weber, recodées par toute une culture comme une marque d’honneur, relèvent du symbolique. Mais les témoignages de David sur l’automutilation, sur l’automutilation compulsive, montrent à maintes reprises qu’il s’agit d’une répétition qui n’achève jamais tout à fait ce passage du réel au symbolique.
Troisièmement, après l’anthropologie philosophique et la psychanalyse, voici maintenant l’anthropologie culturelle et symbolique. C’est aussi, bien sûr, le David Lepreton que nous connaissons déjà, l’anthropologue pour qui le corps est une texture sur laquelle la société écrit et réécrit ses significations. Soma, le corps, et Sema, le signe, s’enchevêtrent continuellement l’un dans l’autre, comme dans le chiasme du toucher et du fait d’être touché, chez Merleau-Ponty.
Le fait physique du sang qui coule, par exemple, chez celui qui se coupe chez lui ou sur scène, comme dans l’art corporel, est imprégné de sens et élevé symboliquement au rang de quelque chose de proche du sacré dans un rituel personnel. La phrase tirée de Le Temps et le Récit de Paul Ricœur est citée en épigraphe. La reconfiguration transforme la vie elle-même en un tissu d’histoires racontées.
Dans une interview accordée à un journal français, Lepreton affirme que les cicatrices sont des inscriptions littéraires. On écrit sur le corps comme on écrit sur la peau, dit-il. La cicatrice est une écriture, un vestige qui doit être soigneusement intégré tant par l’analyste que par les sujets pour qu’on puisse lui donner un sens.
La révélation du sens de l’acte violent qui entaille la peau et l’interprétation attentive de la cicatrice comme un tissu de vie en crise nettoient en douceur la plaie et l’aident à cicatriser. La femme qui a été violée s’automutile pour effacer son sentiment de culpabilité et de honte et apaiser la douleur. L’incision qui laisse s’écouler le sang est à la fois une purge de la souillure et une tentative désespérée mais maîtrisée de retrouver un sentiment de soi, un moi authentique, explique Lepreton, un moi qui soit pur et qui n’appartienne qu’à elle.
Quatrièmement, une sociologie interactionniste. Cicatrice est autant une anthropologie de l’existence, de la douleur et de la résurrection du sens qu’une sociologie historique de la violence dans la tradition de Foucault et une sociologie interactionniste dans la tradition de Goffman. Dans la tradition de Foucault, vous vous souvenez peut-être des premières pages de Surveiller et punir, où le corps du pauvre Damien est violemment démembré en public.
Dans la tradition de Foucault, mais aussi de James Scott, qui analyse, dans Domination et arts de la résistance, des situations de domination extrême. Lepreton analyse minutieusement la torture des sorcières, le marquage au fer rouge des esclaves et le tatouage des prisonniers. Cette inscription les exclut de la communauté, voire de l’humanité.
Le corps lui-même devient le registre du pouvoir qui lui est infligé. La cicatrice devient une marque de violence imprimée sur le corps, visible de tous, elle devient un stigmate. Sur un registre plus intime, Lepreton revient à la sociologie de Goffman, la sociologie de l’interaction.
Il ne mentionne pas la lettre d’une jeune fille désespérée qui avait perdu son nez, que Goffman évoque dans l’épigraphe de Stigma. L’adolescent, l’adolescent défiguré par l’acné ou le psoriasis, la femme qui a subi une mastectomie, l’homme qui a perdu son visage et ne se reconnaît plus dans le miroir, tous doivent composer et gérer une identité altérée dans des interactions difficiles. Lorsqu’ils sont défigurés, les interactions deviennent presque impossibles.
Bien qu’ils soient toujours reconnus comme des êtres humains, leur visage, qui n’est plus qu’un tissu de blessures et de cicatrices, ne peut être vu ni regardé sans susciter un sentiment d’horreur. Je me souviens encore très vivement d’un homme, dans un village d’Orissa, en Inde, qui avait perdu son visage lors d’une attaque d’ours. Cela m’amène au dernier point : la suicidologie critique.
Il y a quelques jours à peine, j’ai terminé un livre sur le suicide des agriculteurs en Inde. Ce phénomène dure depuis 30 ans. C’est terrible, massif et implacable.
Mes recherches sur le suicide et la suicidalité m’ont mis en contact avec la littérature que David connaît également bien. En tant que discipline interdisciplinaire qui étudie les comportements suicidaires et la prévention du suicide, la suicidologie est irrémédiablement positiviste, individualiste et médicalisante. L’approche interprétative de David vis-à-vis des comportements suicidaires est complètement différente.
Dans la lignée de la suicidologie critique, elle adopte le point de vue de la première personne et cherche à dépathologiser les comportements suicidaires et à humaniser les acteurs, à considérer l’automutilation comme une attaque contre son propre corps par des coupures, des brûlures et des entailles de la peau. Sous son regard, cela apparaît, pour ainsi dire, comme une fête de la souffrance, si je puis m’exprimer ainsi, pour souligner les affinités avec Bataille, Caillois et le Collège de sociologie. Le sujet sacrifie un petit arbre pour sauver la forêt, blesse une partie du corps pour sauver l’intégrité du soi.
C’est là la même thèse que David a développée pour la première fois dans La Peau et la Trace. L’incision fonctionne comme un « grand arrêt », un dispositif de sécurité, quelque chose qui empêche une violence pire encore de se produire. En prison, cette même logique réapparaît sous sa forme la plus désespérée et la plus politique : se couper, se brûler, avaler une épine, une fourchette, non pas comme un désespoir privé, mais comme des actes de protestation et de chantage adressés à une institution qui, sinon, ne prêterait pas l’oreille.
Comme souvent dans les livres de David, celui-ci se termine également par une ouverture, une brèche, une lueur au bout du tunnel le plus sombre. Alors que j’achève mon intervention, je me demande toutefois si, cette fois-ci, pour une fois, le livre n’aurait pas dû se terminer par une clôture, la fermeture des blessures et la guérison des cicatrices, même si je reconnais que certaines cicatrices ne peuvent être correctement refermées et guéries. À l’instar des cicatrices des réfugiés, elles sont à la fois externes et internes, visibles et invisibles, signatures dans la chair d’une vie qui fuit le danger, d’une personne en fuite qui ne trouve refuge, si tant est qu’elle en trouve un, que lorsqu’on lui permet de s’installer et de commencer une nouvelle vie.
Merci. Je termine ici mon intervention, mais en bonus, je vais maintenant donner la parole à mon ami et collègue ici à Rio, Jean-François Véran. Jean-François a travaillé avec des médecins à la frontière entre le Mexique et les États-Unis, ainsi que dans le « Darien Gap », entre la Colombie et le Panama.
Je lui ai envoyé une copie des chapitres de David Le Breton consacrés aux blessures des réfugiés et il s’est proposé de partager avec nous une partie de son expérience. Jean-François, merci d’être parmi nous. La parole est à toi.
Cher Frédéric et chers collègues, je tiens à remercier vivement Frédéric pour cet espace-temps consacré à la réflexion sur le chapitre de David Le Breton consacré aux cicatrices et aux réfugiés, et je vais en effet aborder ce sujet sous l’angle de mon expérience au sein de Médecins Sans Frontières. Je travaille avec MSF depuis 2010, tout en étant universitaire et anthropologue. Il ressort clairement du chapitre de David que les cicatrices des réfugiés sont des traces incarnées de la violence, de l’exil et de parcours de vie brisés.
Mais j’aimerais remonter un peu plus en amont dans cette réflexion, jusqu’au terrain humanitaire où, très souvent, les cicatrices ne sont pas encore des cicatrices, mais des blessures en devenir, causées non seulement par ce que les gens fuient, mais aussi par les conditions mêmes de la fuite. Je ne m’attarderai donc pas ici sur le cadre théorique des cicatrices, mais je m’exprimerai en tant qu’anthropologue engagée au sein de MSF. Et avant d’aborder des témoignages plus concrets, j’aimerais m’arrêter sur le mot « réfugié » lui-même, qui vient du latin fugere, « fuir ».
Chercher refuge, c’est d’abord partir, souvent partir précipitamment. Et partir précipitamment, c’est évidemment fuir. Ainsi, les gens gardent bien sûr le souvenir de ce qu’ils fuient : la violence, la persécution, la torture, les menaces, les guerres.
Ce que j’ai appris en travaillant avec MSF, c’est qu’ils gardent bien sûr aussi le souvenir de l’expérience de la fuite. Je vais vous parler de la période entre 2015 et 2022, durant laquelle j’ai travaillé depuis la frontière sud du Mexique avec le Guatemala jusqu’à la frontière avec les États-Unis. À cette époque, nous dispensions des soins médicaux et psychiatriques aux migrants le long de la route migratoire mexicaine.
Dans le cadre de ce projet de MSF, j’ai vu beaucoup de cicatrices. Mais du point de vue de Médecins Sans Frontières, ce que nous avons, ce que nous voyons, ce sont des blessures ; ce ne sont pas encore des cicatrices. Et les cicatrices, bien sûr, apparaissent après coup.
Ce que nous voyons dans un poste médical, ce sont les plaies ouvertes, les blessures, les infections, les fractures. En ce sens, ce sont des cicatrices en devenir. Et elles portent déjà une partie de la signification qu’elles auront plus tard, en raison des circonstances dans lesquelles la blessure a été infligée.
Dans la région de Tapachula, près de la frontière guatémaltèque, le relief est montagneux. Bon nombre des blessures que j’ai constatées étaient littéralement des blessures liées à la fuite. En effet, la route traversant les montagnes était exposée aux gangs, à leurs activités intenses, et le risque d’attaque était extrêmement élevé.
Et lorsque les gens percevaient la menace, ils se mettaient à courir et dévalaient les montagnes. Ils tombaient, se blessaient aux chevilles, aux genoux, aux mains, aux pieds. Et ces blessures racontaient l’histoire d’un passage de frontière largement laissé à l’emprise des groupes criminels.
Ces cicatrices en devenir étaient celles de personnes courant désespérément à travers les montagnes. Et c’est une distinction qui m’importe : outre les cicatrices liées à ce qu’elles fuyaient, il y avait celles causées par cette traversée des montagnes. Pour préciser davantage mon propos, je vais également évoquer quelques éléments concernant le Darien Gap, cette jungle située entre la Colombie et le Panama, où j’ai travaillé pour la dernière fois en 2024.
J’y ai été confronté à une autre forme du même phénomène : des personnes traversaient cette forêt que l’on disait impossible à franchir. C’est pourquoi on l’appelle le « Darien Gap ». Et ces personnes traversaient la forêt à pied pendant au moins huit jours, parfois quinze jours, voire trois semaines.
Et bien sûr, ils portaient les blessures de cette traversée.